L'archer poète

Nous regroupons en ce lieu les différents textes de différents auteurs, exprimant différentes émotions et en faisant ressentir différentes sortes.

jeudi 6 décembre 2007

Le bateau ivre [English hours]

            Chaque mardi, à 13 heures, pendant deux heures, c'est le naufrage. De 12 à 13 heures, d'abord, une vingtaine d'individus hagards échouent, un par un, ou en petits groupes, sur l'île perdue, désolée et désolante de la salle 30. Le capitaine *** doit alors, pendant deux interminables heures – qui semblent deux années d'ennui aux naufragés -, assurer l'animation, en attendant des secours qui ne viendront pas avant deux heures. Longue et lente animation ; continuels courts allers-retours entre le tableau et le bureau professoral ; écritures petites et précipitées sur un tableau éternellement sale et illisible... Le capitaine alors crie d'une voix inaudible (est-ce une tempête furieuse et impétueuse qui couvre ses ordres ? – Non.) – et que personne ne veut entendre – des ordres ; quelques uns ont le courage – ou la faiblesse ; ou dans un état de désespoir – d'obéir, et de balbutier quelques sons, eux aussi incompréhensibles ; pourtant, le capitaine ***, fine oreille – il faut bien l'avouer – les entend, et note, note, note. De temps en temps, il arrive qu'un matelot perdu pose une question : « Qu'est-ce là ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ? » Car le bateau coule ; mais le capitaine se refuse à l'évidence, et continue, avec monotonie, inlassablement, d'exercer son labeur interminable.

            Une première heure passe ainsi, dans une confusion la plus triste et la plus ennuyeuse. Arrive ensuite une – trop courte – pause, ma foi, bien méritée. Quelques naufragés, alors, s'en vont pêcher dehors le navire, clope à la bouche, faire un tour dans le pauvre et abîmé canot de sauvetage. C'est leur petit bout de bonheur dans les deux heures grises de mer à boire, et plate – si plate ! -, et longue – si longue ! - ; sans fin, infinie – si infinie...

            Mais – hélas ! -, à la fin, il s'en faut revenir. Les plus optimistes se disent qu'ils ont déjà fait la moitié du chemin ; les autres – la majorité -, les plus lucides, comprennent que leurs souffrances vont doubler. Ils le savaient ! Mais ils ne pouvaient rien faire ; la douleur est inévitable en ce bas-monde. Le capitaine ***, une fois le dernier naufragé renaufragé – car le renaufrage est obligatoire ! -, referme la porte derrière lui ; dans un bruit sourd, le capitaine tourne le verrou une fois – et non deux -, comme si l'espoir était possible ! Mais non ! Tout le monde sait qu'il n'y a pas d'espoir pendant cette deuxième heure ! L'atmosphère se fait plus sombre ; le soleil lui-même n'ose pas envoyer l'un de ses rayons pour chauffer ou pour réconforter. Le capitaine reprend son discours. Morne bourreau ! L'infatigable capitaine, robotisé – il faut le croire -, abat, les matelots, exécute – un à un -, tranche – encore et encore -, coupe – heure après heure-, enfin, achève – mardi après mardi ! Impitoyable ! Inflexible ! Sublimes tortures individuelles ! Chaque homme mérite salaire.

            Quand enfin, abattus, meurtris, blessés, torturés, gris, vides, ils sortent de la SALLE 30, les premiers naufragés, se heurtent, dans l'hébétude, aux suivants (ceux de 15 à 17 heures) – qui ne leur envient guère leur sort.


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